Pour Xénophon, la chasse est l’école de la guerre. Elle apprend, dit-il, à mieux voir et à mieux entendre. Les partisans de cet exercice oublient de vieillir. Traversant en armes des pas difficiles, ils ne perdent point courage, car ils ont l’habitude de la fatigue à la poursuite de la bête. Ils savent, ensuite, dormir sur la dure et se montrent gardiens fidèles du poste assigné. Dans les marches contre l’ennemi, ils sont à la fois capable d’attaquer et d’obéir aux ordres : ils y sont préparés par l’attaque et la prise du gibier. Placés au front de bataille, ils n’abandonnent pas leurs rangs, parce qu’ils ont la force de tenir. Dans une déroute, ils poursuivent l’ennemi, sur toute sorte de terrain : ils en ont l’habitude. En cas d’échec de l’armée, ils savent, sur des terrains couverts de bois, abrupts, ou autres lieux difficiles, se sauver sans honte : la chasse les a familiarisés avec toute espèce de ressources. Plus d’une fois, de pareils guerriers, lors d’une déroute générale de leurs compagnons, voyant le vainqueur égaré sur un terrain désavantageux, sont revenus à la charge, et, grâce à leur courage, ont mis l’ennemi en fuite. Un corps robuste uni à une âme forte sait fixer la fortune…

La chasse, raconte Plutarque fait partie de la paideia (éducation) d’Alexandre. Dans ses jours de loisir, il sacrifie aux dieux dès qu’il est levé. Il déjeune ensuite assis. Il passe le reste du jour à chasser, à régler quelque affaire militaire, ou bien à lire. Dans ses marches, lorsqu’il n’est pas pressé, il s’exerce chemin faisant, à tirer de l’arc, à monter sur un char, à en descendre en courant avec la plus grande rapidité. Souvent, il s’amuse à chasser le renard ou les oiseaux, comme on le voit dans les Éphémérides (Journaux)… Alexandre est donc prêt pour toutes les formes de guerre possibles. Aussi, à un de ses prisonniers qui lui sert de guide à travers un chemin escarpé – il a indiqué à Alexandre les difficultés de l’itinéraire surtout pour des hommes en armes –, Alexandre peut répondre que ces hommes ne refuseront pas de passer par où il les mènera. Cette initiation est d’autant plus utile que les peuples barbares qu’Alexandre affronte sont eux-mêmes des chasseurs, des guerriers qui pratiquent la ruse et les embuscades. Ainsi, certains Indiens, selon Arrien, sont des chasseurs depuis l’origine. Vêtus de peaux de bêtes qu’ils tuent à la chasse, ils se nourrissent aussi des bêtes sauvages qu’ils ont prises, et dont ils mangent la chair crue.
Ainsi, Arrien raconte comment Caranos, l’Hipparque (Commandant de cavalerie), sans en référer à Andromachos, entreprend de traverser le fleuve pour installer sa cavalerie à l’abri sur l’autre rive. L’infanterie le suit de près, mais elle traverse sans avoir reçu d’instruction, descendant les rives escarpées du fleuve en proie à la peur et sans ordre. Les Barbares, s’étant rendu compte de l’erreur commise par les Macédoniens, se lancent à cheval dans le fleuve et les harcèlent, si bien que, pris de tous côtés dans une situation sans issue, les Macédoniens se réfugient tous ensemble dans une des îles du fleuve peu étendue. Les Scythes et les cavaliers de Spitaménès se placent en cercle autour d’eux et les abattent, comme à la chasse, à coup de flèches…
Diodore de Sicile évoque le peuple des Brahmanes qui enduit ses armes de poison, tels des chasseurs. Le fer des Barbares est recouvert d’une drogue à l’effet mortel. C’est parce qu’ils ont confiance en son efficacité qu’ils ont accepté de livrer une bataille décisive contre les Macédoniens. La drogue doit son efficacité à certains serpents qu’ils chassent et dont ils exposent le cadavre au soleil. La chaleur produite par l’ardeur du soleil liquéfie les chairs, pro-voquant une exsudation, grâce à laquelle le venin des serpents est libéré en même temps que les humeurs. Aussi le corps du blessé s’engourdit-il très vite. Suivent peu après des douleurs aiguës. Des convulsions et un tremblement continu s’emparent de toute sa personne, la peau devenant froide et livide, tandis que de la bile est évacuée par des vomissements. De plus, une noire écume coule de la blessure où la gangrène prend naissance. Sitôt apparue, elle a vite fait de s’étendre aux centres vitaux et provoque une mort horrible. C’est pourquoi la même chose arrive à ceux qui ont essuyé de graves blessures et à ceux qui n’ont reçu qu’une légère égratignure sans importance…
L’affrontement avec les Mardes, aux confins de l’Hyrcanie, raconté par Quinte-Curce, appartient également à l’univers de la chasse. Les autochtones ressemblent à des fauves tapis dans l’ombre que les Macédoniens, devenus chasseurs, tentent de débusquer. Alexandre s’avance accompagné de troupes légères. Il a marché de nuit, et à la pointe du jour il est en présence de l’ennemi. C’est plutôt une scène de tumulte qu’un combat. Chassés des hauteurs dont ils s’étaient saisis, les Barbares s’enfuient, et les Macédoniens s’emparent des places voisines, aban-donnés de leurs habitants. Mais d’épaisses forêts et des rochers inaccessibles défendent le sommet des montagnes, et tout ce qu’il y a de plaines a été fermé par les Barbares, au moyen d’une nouvelle espèce de retranchements. Ce sont des arbres plantés à dessein fort près les uns des autres, dont ils courbent avec la main les branches encore tendres, et à force de les plier, les font entrer en terre. De là, comme d’une racine nouvelle, sortent des souches plus vigoureuses. Mais ils ne les laissent pas pousser au gré de la nature, ils les réunissent en les nouant, pour ainsi dire, l’une avec l’autre, et quand elles se sont revêtues d’un épais feuillage, la terre en est alors entièrement couverte : si bien que l’entrelacement caché des branches, comme un vaste filet, ferme partout la route et l’enveloppe d’une haie impénétrable. Pour les Macédoniens, il n’y a qu’une chose à faire : il faut s’ouvrir un passage à la hache. Mais cela même est une tâche difficile, car les souches sont hérissées de nœuds qui les rendent plus dures, et les branches repliées les unes sur les autres, comme autant de cercles tendus en l’air, échappent aux coups par leur flexible légèreté. D’un autre côté, les habitants accoutumés à se glisser au travers des fourrés, à la façon des bêtes sauvages, se sont enfoncés dans le bois et harcèlent l’ennemi de leurs traits, sans qu’on puisse savoir d’où ils sont partis. Alexandre, comme dans une chasse, fouille leurs retraites et en tue un grand nombre : à la fin, il donne l’ordre à ses soldats d’investir le bois et de s’y jeter, s’ils y trouvent quelque ouverture…
À la mort de son compagnon Héphestion, le roi, cherchant dans la guerre une diversion à sa douleur, part, et se mettant à traquer des hommes comme à la chasse, il soumet la tribu des Cosséens et massacre tous ceux qui sont en âge de combattre : le sacrifice à Héphestion… Dans le paradeisos, en pays perse, au milieu des fastes Barbares, loin de l’univers politique grec, la chasse devient épreuve ordalique. Elle devient hautement symbolique, pouvant même révéler les rituels de passage de l’éphébie. Elle fait, également, resurgir, aux côtés de la pha-lange macédonienne et dans l’univers de la bataille rangée, la guerre homérique, celle des « héros-lions » et de la Dolonie, le combat pour l’aristeia. Le paradis est aussi le théâtre des fulgurantes et décisives innovations tactiques et stratégiques qui ont permis d’adapter les phalangites ou pezhétaires, les cavaliers, et surtout les peltastes et les Hypaspistes (Porte-boucliers), à toutes sorte d’ennemis et à toutes sortes d’affrontements…

Par la joute aristocratique qu’elle implique, la chasse est la démonstration de la force et de la valeur de chacun. Alexandre qui combat le luxe dans lequel se complaisent ses Compagnons, leur rappelle que le moyen de rendre leurs victoires durables, c’est de ne pas imiter les vaincus. Dès ce moment, il se livre plus qu’il ne l’avait fait aux fatigues de la guerre et de la chasse, et s’expose sans ménagement aux plus grands dangers. Aussi un envoyé de Lacédémone l’ayant vu terrasser un lion énorme : « Alexandre, lui dit-il, tu as combattu avec beaucoup de gloire contre ce lion pour la royauté. » Son stratège Cratèros consacrera par la suite cette chasse au temple de Delphes. Il y fera placer les statues du lion et des chiens, celle d’Alexandre, qui terrasse le lion, et la sienne le représentant allant à son secours. Elles sont toutes de bronze et ont été jetées en fonte, les unes par Lysippe, et les autres par Léocharès. Au cours de ces chasses, l’homme rivalise donc avec l’animal, mais aussi avec ses Hétaires (Compagnons). L’épisode d’Hermolaos est significatif de cette volonté d’Alexandre d’imposer sa valeur. Ce Page royal, au cours d’une chasse, tue le lion qu’Alexandre se réservait. Le basilikos pais (le Page royal) s’est donc interposé entre Alexandre et l’objet de son aristeia, sa valeur. La terrible réaction du roi et le châtiment qu’il inflige à Hermolaos sont à l’origine de la fameuse conjuration des Pages…
Alexandre, lorsqu’il affronte Darius III, se retrouve dans cet univers de la chasse où rivalise l’aristeia de chacun. Alexandre, pour légitimer son pouvoir, doit cependant combattre loyalement contre le Roi. Tels les guerriers qui, comme le dit Delebecque, pratiquent seulement la grande chasse dangereuse, qui les met face à face avec le fauve, l’épieu en main, loin des ruses et des engins trompeurs. La mètis (ruse de l’intelligence) n’est pas l’apatè (ruse de la fourberie). Lorsque son stratège Parménion, avant Gaugamèles, propose une attaque de nuit pour assurer la victoire, Alexandre refuse : il ne peut accepter cette ruse de la fourberie, cette apatè. Ce stratagème que lui conseille Parménion serait bon pour des brigands ou des voleurs dont l’unique désir est d’échapper aux regards. Il ne permet pas que l’absence de Darius, ou l’avantage d’un défilé, ou une surprise nocturne viennent porter atteinte à sa gloire : Alexandre est décidé à attaquer l’ennemi ouvertement et en plein jour, aimant mieux avoir à se plaindre de sa fortune, qu’à rougir de sa victoire. Il sait d’ailleurs, par ses rapports, que les Bar-bares font bonne garde et se tiennent sous les armes de manière à ne pouvoir être surpris. Ainsi donc, il faut se préparer à la bataille. Darius lui aussi se prépare comme pour une chasse. Il parcourt le front de bataille et prie le Soleil, Mithra et le Feu éternel d’inspirer à ses guerriers un cou-rage digne d’une gloire antique et des trophées de leurs aïeux : les dieux sont du côté des Perses. Ils viennent d’inspirer aux Macédoniens un effroi subit. Le chef ennemi, à la manière des fauves, ne voit que la proie convoitée. Inattentif au piège placé devant elle, il se rue à sa perte…
Après la disparition de Darius, la forme du combat change, l’enjeu est différent. La guerre alors, selon Diodore, devient effroyable. Il ne s’agit plus d’affronter l’ennemi dans une bataille rangée, mais de soumettre des peuples appartenant à un monde sauvage, un monde régi par la ruse et les embusca-des. À partir de ce moment, Alexandre quitte le jour pour le nocturne. La guerre impose alors les lois de la ruse, de l’apatè, révèle des formes nouvelles de combat. Cette imbrication du sauvage dans l’ordre de la cité s’observe dans l’initiation des éphèbes à Lacédémone : le jour, ils vivent cachés dans la montagne et la nuit, ils chassent et égorgent des hilotes comme si c’étaient des bêtes féroces. Les cryptes doivent connaître la part sauvage qui est en eux pour être capable d’intégrer le monde civilisé.
Cette part sauvage d’Alexandre qui crée le thambos, l’effroi – ou émerveillement –, chez les Barbares, est indispensable au maintien de sa domination…
[Olivier Battistini & Sandrine Rinaldi, “La Chasse”, extrait de Alexandre le Grand, Histoire et dictionnaire, sous la direction d’O. Battistini, Laffont, 2004]